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Ni classe de neige, ni classe verte

Il a fallu que j’attende d’avoir 32 ans et un voyage de classe inespéré à mon âge - je précise que je n’étais pas accompagnatrice - pour découvrir ce que, concrètement, revêt l’Union Européenne. Les dizaines d’heures de cours auxquels j’ai assisté durant mon cursus étudiant sur l’histoire de l’Europe, le droit européen ou le fonctionnement des institutions européennes et les centaines d’articles de presse lus évoquant, de près ou de loin, « l’Europe », ne m’avaient jamais permis de prendre la mesure des enjeux de cette communauté qui m’englobe et à laquelle, de fait, j’appartiens.

Pénétrer dans le Parlement Européen ou la Commission Européenne, c’est d’abord réaliser que des milliers de personnes, chaque jour, travaillent à l’Europe. C’est aussi entendre les explications d’un ancien banquier devenu conseiller du Président de la Commission à propos de la gestion de la quasi-faillite de la Grèce, donc enfin comprendre concrètement ce que revêt « l’économie globale » et balayer les explications simplistes sur la crise de l’euro. C’est encore écouter un député européen, quel que soit son bord politique, et prendre de la hauteur en s’éloignant des problématiques politico-politiciennes franco-françaises.

Si tous les citoyens français savaient qu’à Bruxelles, il arrivait qu’un député UMP puisse s’accorder avec un député Vert pour défendre l’intérêt de la France ; s’ils savaient qu’au Parlement Européen, les alliances de circonstance sont obligatoires faute de majorité politique évidente ; s’ils comprenaient que les politiques européens n’ont d’autre choix que de définir, pour chaque texte et en leur âme et conscience, ce que revêt l’intérêt général, mouvant d’une problématique à l’autre (Ainsi, Franck Proust, eurodéputé nîmois, se fixe pour mission de « défendre l’intérêt de l’Europe face aux blocs mondiaux, mais également de protéger l’intérêt de la France dans l’Europe, autant que celui des régions » : des objectifs parfois contradictoires et que l’eurodéputé doit, pour chaque loi, mettre en balance pour définir sa stratégie de vote). Si donc les Français parvenaient à regarder plus loin, alors sûrement se détourneraient-il un peu de la France (pour leur plus grand bien) et se tourneraient-ils pour de bon vers l’Europe.

Que faire ? Instaurer un pèlerinage à Bruxelles au moins une fois dans la vie de chaque Européen serait sûrement un bon moyen de remédier à cette méconnaissance débouchant sur un désintérêt, voire un désamour de l’Europe. Mais l’Union Européenne comptant 500 millions d’âmes, il s’agit évidemment d’un vœu pieux.

C’est donc bien là qu’interviennent les médias : ne sont-ils pas là pour transporter l’information au cœur des foyers, se faire le relai de la réalité, faire voyager les citoyens qui ne peuvent pas bouger de chez eux? Mais voilà : « Les journalistes se foutent de l’Europe », s’exclame Dominique Riquet, autre eurodéputé français, tout en ajoutant, comme une note d’espoir, que « plus on vous parle d’un sujet, plus ça vous intéresse. ». Le pire, c’est que les médias n’ont aucune excuse : tout est mis à leur disposition pour que les journalistes puissent exercer leur métier dans les meilleures conditions. Des conférences de presse quotidiennes, traduites en plusieurs langues ; des vidéos libres de droit et gratuites de la quasi-totalité des interventions au sein du Parlement et de la Commission ; une armada d’attachés de presse polyglottes qui ne demandent pas mieux que de leur répondre. C’est aussi l’avantage de pénétrer dans les locaux de l’Europe : prendre conscience, physiquement et logistiquement, de ce qui existe.

Les eurocrates insistent : il faut faire de la pédagogie. Or n’est-ce pas, en grande partie, la mission du journaliste ?

Mais la pédagogie, c’est aussi l’école. Et à défaut de parvenir à modifier la perception des adultes sur l’Europe, ou de changer les (mauvais) réflexes des vieux journalistes, peut-être pourrait-on dès à présent prendre de nouvelles habitudes pour la jeune génération ? Plutôt que d’emmener les enfants en classe de neige ou de mer, en classe verte ou en voyage en Angleterre, peut-être serait-il plus utile d’organiser une « classe bruxelloise » - et bien avant leurs 32 ans. Ce voyage aurait a minima les mêmes vertus que tout voyage de classe : autonomisation, apprentissage de la vie en communauté, ouverture sur l’extérieur, découverte d’autres cultures. Mais ce voyage pourrait aussi, dans le meilleur des cas, créer des vocations, encourager les enfants à apprendre d’autres langues, leur faire comprendre que Bruxelles, c’est aussi chez eux. Rêvons : ce voyage ferait d’eux les demandeurs d’une information plus européenne. Et les journalistes, dès lors, n’auraient plus qu’à suivre.

Soyons donc optimistes et confiants, et parions que ces enfants se souviendraient, comme moi, de bien d’autres choses que de la gaufre engloutie sur la Grand’Place et de la photo devant le Manneken Pis.

"Impressions" rédigées suite à un voyage de promo à Bruxelles organisé par l'EJT.