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Arthur Frayer : « La prison fait partie de la société »

Arthur Frayer : « La prison fait partie de la société »

Arthur Frayer est journaliste. Pour découvrir l’univers carcéral de l’intérieur, il a passé en 2008 le concours de gardien de prison et est devenu, pendant quelques mois, un « infiltré ». En 2011, il racontait son expérience dans un ouvrage : «Dans la peau d’un maton ». Il revient sur la nouvelle mesure qui doit autoriser les journalistes à accompagner les parlementaires lors de leurs visites inopinées en prison.

La nouvelle loi sur les journalistes « visiteurs de prison »

Initialement prévue dans la loi Taubira sur le secret des sources, jamais inscrite à l’ordre du jour, la mesure a été réintroduite dans la loi sur la modernisation de la presse, qui doit être définitivement adoptée le mois prochain. Elle prévoit qu’ « à l’exception des locaux de garde à vue, les députés, les sénateurs et représentants au Parlement européen  (...) peuvent être accompagnés par un ou plusieurs journalistes titulaires de la carte d’identité professionnelle. ». Les parlementaires eux-mêmes sont autorisés à faire des visites inopinées depuis juin 2000.

La Tribune du Palais : Les journalistes pourront bientôt se rendre plus facilement en prison, c’est une bonne chose pour vous ?

Arthur Frayer : C’est une bonne chose parce que jusqu’à présent, c’était très compliqué pour un journaliste d’obtenir les autorisations pour aller faire un reportage en prison. Il fallait donner le synospis complet. Cette loi facilitera donc le travail des journalistes. En suivant un député ou un sénateur, il pourra récolter un certain nombre d’éléments sur la prison. Pour autant, cette mesure est insuffisante pour rendre compte de l’univers pénitentiaire.

Que faudrait-il faire pour aller plus loin ?

Il faudrait que les journalistes puissent évoquer les affaires des détenus, si eux-mêmes sont d’accord. Pour l’instant, la Pénitentiaire nous l’interdit. Or, je l’ai constaté pendant mon expérience de gardien de prison : les détenus parlent tout le temps de leurs affaires, et ça structure la prison. La prison, ce n’est pas la même pour le type qui a tué sa femme et qui a pris vingt ans, ou pour le petit délinquant qui va y passer trois mois. Pouvoir parler des histoires de chacun est essentiel pour vraiment décrire la réalité carcérale.

N’est-ce pas problématique que le journaliste puisse se rendre en prison uniquement en compagnie d’un parlementaire ? Le risque n’est-il pas de faire de la communication politique plus que de l’information ?

Il ne faut pas généraliser : les parlementaires comme les journalistes restent libres. Il y aura peut-être des parlementaires qui en feront une action de communication. Mais pour l’heure, la démarche de ceux qui se rendent en prison, d’ailleurs plutôt issus des partis de gauche, est plus sociale que politique. Côté journaliste, c’est la même chose : libre au journaliste-accompagnant de coller à la communication du parlementaire ou de simplement récolter les éléments dont il a besoin pour évoquer la prison.

Les modalités concrètes d’application de la loi seront édictées par décret. Y a-t-il un risque qu’elles soient trop restrictives, notamment en matière de droit à l’image ?

En 2010, une exposition au Musée Carnavalet présentait des photographies de prisons parisiennes depuis 1850. Avant, les détenus apparaissaient sur les clichés. Aujourd’hui, il y a un renversement au nom du droit à l’image. La seule chose qui importerait serait que les détenus puissent donner leur autorisation à être filmés, photographiés, ou pas. Actuellement, on les infantilise et la décision ne leur appartient pas. Il y a peu de chance que cette nouvelle loi change de ce point de vue.

Cette loi peut-elle changer la manière dont on évoque la prison dans les médias ?

Il y a une vraie indifférence concernant l’univers carcéral. On ne s’intéresse aux prisons que lorsqu’il y a une évasion ou un rapport-choc. Et les journalistes évoquent souvent la prison comme si elle était en dehors de la société. Or la prison fait partie de la société ! La prison, c’est un réservoir à sujets pour les journalistes, et il n’y a pas forcément besoin d’y rentrer pour l’évoquer. Parler des familles des détenus, rencontrer des personnes qui ont perdu leur emploi parce qu’ils ont pris deux mois : il faut faire des allers-retours entre l’intérieur et l’extérieur pour bien comprendre la prison.