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Philippe Kaminski, en liberté disciplinée

Philippe Kaminsky © Harmonie Pacione

Philippe Kaminsky © Harmonie Pacione

Philippe Kaminski, ancien militaire et entraîneur de boxe, est un forcené de l’engagement, militant du sport pour tous. Il encadre des stages de boxe au Centre de détention de Muret et en faveur de mineurs suivis par la Protection Judiciaire de la Jeunesse.

Portrait d’un homme à l’exigence communicative.

« Les détenus n’ont pas accès à l’extérieur, mais une de leurs libertés, c’est de pouvoir faire du sport. » Philippe Kaminski n’est pas du genre à s’apitoyer. Aux grands discours, ce sportif invétéré de 47 ans - multi-marathonien, titulaire d’un Brevet d’Etat de boxe, mais aussi moniteur de First-contact et instructeur fédéral en Taï-jitsu - préfère l’action. « Je suis convaincu que le bien-être physique entraîne le bien-être mental » : depuis près de 30 ans, cette principe qu’il s’impose à lui-même guide l’exercice de son métier d’entraîneur.

La prison, les banlieues : même combat

Kaminski n’a pas la tête de l’emploi. Physique sec de coureur de fond et tenue de sport impeccable. "À la maison, c'est moi qui repasse." Sur son tee-shirt bleu assorti à ses yeux, on distingue les plis du fer. Ce n’est pas un détail : la boxe n’est pas qu’une affaire de gros bras. « C’est avant tout de la rigueur. Pour progresser, il faut s’entraîner, ça exige une vraie discipline ».

La prison, les banlieues : même combat. Directeur technique de l’Académie Christophe Tiozzo (ACT) de Toulouse, club de boxe installé à proximité du Mirail, Philippe Kaminski repère les plus investis sur le ring pour les aiguiller vers un parcours d’insertion. Les qualités du boxeur sont une caution pour les entreprises partenaires. Le coach n’hésite pas à se porter personnellement garant : « Un jeune licencié au club a été incarcéré suite à un trafic international. Libéré pour bonne conduite, il porte un bracelet électronique en attendant son jugement. Il a repris la compétition en boxe amateur. J’ai fait des demandes auprès du juge pour qu’il bénéficie d’horaires de sortie adaptés ».

« Une seule discipline, c’est pas assez riche »

Kaminski pénètre pour la première fois dans une prison il y a trois ans, mais le monde carcéral ne lui est pas étranger : « Dans la boxe, on croise toujours des anciens détenus. Et puis j’ai entraîné dans un club à Cayenne qui accueillait des personnes en libération conditionnelle. » La Guyane est sa dernière affectation après 22 ans de service dans l’armée, essentiellement en tant qu’instructeur en cellule sports de combat et service des sports. Passé par la Somalie ou Djibouti, l’Afghanistan ou la Centrafrique, il rentre en métropole en 2008. Le poste qu’on lui propose ne lui convient pas. Il démissionne, sans regretter les années écoulées : « Dans l’armée, j’ai pu entraîner, m’entraîner, et passer des niveaux. » Un trio qui conditionne son équilibre.

S’il est prêt à changer de vie du jour au lendemain, Kaminski « n’aime pas l’improvisation ». Et c’est parce qu’il avait prévu « le bruit des trousseaux » que sa première visite en prison ne l’émeut pas. « Avant de faire quelque chose, je me conditionne, ce sont mes restes de militaire ».

Pour sa reconversion à la vie civile, il met à profit ses six mois de congés cumulés pour prospecter. Les clubs de boxe traditionnels ne l’intéressent pas. Un temps moniteur d’accro-branche au pays Basque, il aurait aussi pu être surveillant de baignade. Mais « une seule discipline, c’est pas assez riche. » Alors quand il entend parler du projet de Christophe Tiozzo, il postule pour ouvrir la salle de Toulouse. L’ancien champion de boxe lui accorde sa confiance, peut-être conforté par Marcel Laurent : cet entraîneur national qui a fait de Tiozzo un médaillé Olympique a aussi préfacé en 2001 le Cours de boxe anglaise, co-écrit par Kaminski.

« Carton plein » à la prison de Muret

Philippe Kaminski ouvre l’ACT Toulouse en 2010. On lui a vendu un projet d’envergure : une équipe d’entraîneurs, l’ambition de la boxe pour tous - femmes, enfants, handicapés -, le développement de la compétition. Il déchante : les problèmes financiers et de recrutement ont raison du dernier volet. Même si son but est d’« ouvrir la pratique sportive à tous, sans jamais faire de l’élitisme en premier », l’entraîneur voudrait bien avoir les moyens de former des champions. Au bout de deux ans, il est « dans les starting-blocks » quand un nouveau projet relance sa motivation.

On lui propose de mettre en place un stage à la prison de Muret. 48 séances étalées sur l’année. « Un carton plein », explique Kaminski. « Il y avait un vrai suivi. Pour les détenus, c’était presque comme dans un club. » Et puis l’an dernier, le quota est réduit à 20 séances. « Officiellement, ce sont des raisons budgétaires. Peut-être aussi que certains estiment dangereux de faire faire trop de boxe à des détenus. » Surtout, on lui demande de faire des stages de 5 jours d’affilée chaque trimestre. « C’est dommage, ce rythme ne permet pas de développer l’investissement sur le long terme, alors que cette persévérance est utile pour se réadapter une fois dehors ».

À la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) en revanche, il propose précisément un stage d’une semaine : « Pour les jeunes, c’est différent : il leur faut un cadre. L’objectif premier, c’est de les intéresser jusqu’au bout. » Mission accomplie l’an dernier : la PJJ veut renouveler l’opération en juin.

« Dans un coin de ma tête, l’idée de l’erreur judiciaire »

Kaminski s’efforce de « s’adapter au public ». Mais une fois dans la structure, il fait « du collectif », manière de s’affranchir des histoires personnelles qu’il finit par connaître. « Dans un coin de ma tête, j’ai toujours l’idée de l’erreur judiciaire ». Il croit en la deuxième chance, mais son optimisme est loin d’être aveugle. Pour lui, « la confiance n’exclut pas le contrôle. » Et s’il part du principe que « les détenus sont des gens comme les autres », Kaminski ne fait pas d’angélisme. Il y a trois ans, on lui demande de prendre en charge à sa sortie de prison Lionel Cardon, condamné à la perpétuité pour trois meurtres : l’ennemi public numéro 1 en 1983, en liberté conditionnelle, veut se réinsérer dans le domaine de la boxe. Kaminski refuse : « C’était trop risqué pour l’Académie, on aurait perdu des licenciés, les mères auraient retiré leurs enfants du club ».

Kaminski pèse ses engagements, qui doivent s’intégrer dans son équilibre, physique et familial. Aujourd’hui, il veut mettre l’un de ses exutoires, la course à pied, au service d’une association d’aide aux enfants handicapés, Y Arrivarem. Il cherche des sponsors pour courir le Marathon des Sables sous les couleurs de l’association, tout en se fixant un objectif personnel : « être dans les 50 premiers ». En 2014, il avait fini 250ème sur un millier de partants.

Ce « passionné de voyages et de vacances en famille » sait aussi qu’il n’est « pas croisé avec une pieuvre ». Il tente de passer le relai au deuxième entraîneur du club pour les stages PJJ … tout en sachant que s’il quittait l’ACT, il pourrait continuer à intervenir en prison comme auto-entrepreneur. Bénévole dans des clubs de boxe toute sa vie de militaire, il laisse penser que son engagement n’est pas un besoin : « C’est normal d’aider les autres quand on se sent bien ». Avant d’ajouter du bout des lèvres : « Même si ça n’a pas toujours été facile : des parents divorcés tôt, un frère qui se suicide. » Il n’en dira pas plus. Libre à chacun d’en déduire que la deuxième chance qu’il tente d’offrir à chacun est celle dont a manqué son frère.

Repères

1968 : Naissance à Brest

1987 : Intègre l’armée de Terre

1995 : Formateur à l'Ecole Interarmée des Sports à Fontainebleau

2001 : Publie « Cours de Boxe anglaise » co-écrit avec Bruno Hoffer

2008 : Quitte l’armée

2010 : Participe à l'ouverture de l’Académie Christophe Tiozzo (ACT) à Toulouse

2012 : Premier stage de boxe au Centre de détention de Muret

2014 : Premier stage PJJ
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