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Jeux dangereux : (dé)nouer des liens

Jeu de la tomate ou du foulard, rêve bleu ou indien : les jeux asphyxiques sont monnaie courante à l’école, comme l’atteste une récente étude menée dans l’Académie de Toulouse. Alors que de nombreux responsables éducatifs minimisent encore ces pratiques, certains enseignants prennent le parti d’en parler. C’est le cas à Lagardelle-sur-Lèze, petit village du sud toulousain.

Là-bas, pendant la « Semaine des Bons Copains », la parole est reine.

Reportage réalisé en décembre 2015. 
Cet article a été récompensé par le premier prix de la 
11e édition du Prix René Mauriès, cofondateur de l'EJT. 
Dès la maternelle, les enfants sont sensibilisés aux règles d’or du vivre-ensemble. Des travaux manuels leur permettent de s’approprier le symbole du bon copain. © Anne-Laure Thomas

Dès la maternelle, les enfants sont sensibilisés aux règles d’or du vivre-ensemble. Des travaux manuels leur permettent de s’approprier le symbole du bon copain. © Anne-Laure Thomas

Les yeux encore ensommeillés, les enfants se pressent autour des quatre petits bancs disposés en arc de cercle devant le tableau. Il est tout juste 9 heures, et déjà une petite voix se détache du brouhaha: « Maîtresse, Victor* m’a tapé pour me prendre la place ! ». Virginie Lozes, enseignante de cette classe de petite-moyenne section et directrice de la maternelle s’adresse à sa jeune assemblée : « Je crois que Victor a encore oublié de parler. Je vous l’ai déjà dit: quand on a un problème, on utilise la parole ! ».

Le calme est revenu. La petite trentaine d’élèves se lève pour faire « la ronde des bons copains ». Un rituel instauré dans le cadre de cette semaine de sensibilisation aux comportements violents, « fréquents, même en maternelle », constate Virginie. Elle questionne les enfants sur les règles évoquées la veille. Léa lève le doigt: « On n’a pas le droit de me faire mal ». Cette évidence n’en est pas une : « Tu sais Léo, des fois il crache. Et il sert le cou aussi », dira Logan un peu plus tard.

Pour prévenir les jeux à risque, il faut d’abord faire comprendre aux enfants que leur corps est sacré.

« Et si un copain fait quelque chose de dangereux pour lui, je peux lui dire de faire attention, et surtout, je vais prévenir un adulte », martèle la maîtresse. Pour elle, l’enjeu en maternelle est surtout d’amener les enfants à devenir des témoins préventifs. « Tous ne connaissent pas les jeux d’asphyxie, mais au moins, ils sont au courant quand ils arrivent en CP. » Elle sait aussi que certains s’adonnent à ces jeux dès la maternelle, notamment celui de la tomate. C’est le plus rudimentaire des jeux de non-oxygénation. Son principe : retenir sa respiration jusqu’à devenir « rouge comme une tomate ».

« N’ayez pas peur de leur en parler, ils savent déjà »

Des gestes plus explicites d’étranglement ont aussi été constatés en primaire. Or, les jeux de strangulation sont les plus meurtriers. Les enfants ignorent le danger, mais savent très bien comment s’y prendre : flexions rapides des jambes pour créer une hyperventilation, blocage de la respiration puis étranglement. Un évanouissement se produit, précédé de sensations hallucinatoires : impression de déplacement du sol, étoiles devant les yeux, vision floue, bourdonnements d’oreilles. Les enfants recherchent ces sensations comme un amusement, sans savoir qu’un arrêt cardiaque est possible à tout moment.

Faut-il en parler aux enfants ? Ici, les profs ont décidé que oui. Ailleurs, beaucoup préfèrent encore se taire de peur de donner des idées. Une erreur, pour Virginie Lozes : « N’ayez pas peur de leur en parler, ils savent déjà ! ». Une conviction partagée par sa hiérarchie, ce qui est loin d’être le cas dans toutes les académies. L’inspectrice de la circonscription a même organisé il y a six mois une formation de directeurs sur le sujet.

Dire et redire

À Lagardelle, une première semaine des bons copains a eu lieu en juin, deux autres sont prévues d’ici la fin de l’année scolaire. « Comme tous les apprentissages, il faut dire et redire. » Pour délivrer un message unique, enseignants, responsables du centre de loisir et équipe municipale ont travaillé ensemble. Ils ont notamment planché sur un logo pour symboliser ce « bon copain ». De leur réflexion est né un super-héros aux formes arrondies. Une silhouette inspirée d’une affiche dessinée gracieusement par Cabu pour une association de prévention du jeu du foulard, l’APEAS. Pour Virginie, « l’idée de super-héros avec sa cape parle aux enfants. Ils comprennent qu’à leur niveau, ils peuvent faire quelque chose ».

Reste aux enfants à s’approprier ce symbole grâce aux ateliers. Certains devront dessiner ce petit héros ; d’autres construire leur propre « ronde des bons copains » avec des figurines colorées. « Maîtresse, on a fait une grande ronde tous ensemble ! ». La consigne n’est pas tout à fait respectée, mais Virginie ne peut que féliciter ce travail collectif inattendu.

Car au-delà de la prévention sur les jeux d’asphyxie, cette semaine s’inscrit dans la thématique plus globale du vivre-ensemble. Elle a d’ailleurs été couplée à la semaine de la laïcité. En fin de matinée, la maîtresse lira « Le Petit Hérisson Partageur ». De quoi aborder avec les tout-petits les notions de fraternité ou d’entraide.

Pour aborder les risques des jeux dangereux, des supports adaptés aux enfants existent.© Anne-Laure Thomas

Pour aborder les risques des jeux dangereux, des supports adaptés aux enfants existent.© Anne-Laure Thomas

Une corde pour sauter

Dans la pénombre, les têtes posées sur la table se relèvent. Il est 14 heures. Angélique Rochette, la maîtresse de CE1, rallume les lumières. D’une voix douce, elle met fin à l’intermède silencieux. Ce temps calme de quelques minutes a été instauré il y a plusieurs mois pour désamorcer la violence de la cantine.

« À quoi jouez-vous à la récré ? ». Les doigts se lèvent. Il y a les classiques : « Tennis, frisbee, foot ». D’autres jeux aux noms inconnus, dont il faut chercher à comprendre le principe. La « patate » consiste à mettre des gens en prison ; la « gamelle » n’est finalement qu’un jeu de cache-cache, le « poteau bleu » un touche-touche. « Qu’est-ce-que tu fais avec ta corde à sauter Marina ? », demande la maîtresse. « Bah je saute ! ». Clément : « Nous on se la met autour du ventre et on joue à l’équitation ». Angélique en profite pour rappeler qu’une corde à sauter n’est faite que pour sauter. Car quand un enfant décide de jouer au jeu du foulard en solitaire, n’importe quel lien fait l’affaire. Mais alors, pas de copain pour desserrer l’étau sur les carotides ou alerter les secours après la perte de connaissance.

«Vous imaginez votre vie assis tout le temps ?»

Pour aborder les risques de ces pratiques, une bande-dessinée du magazine Astrapi a été choisie : Tom se sent bizarre, il raconte à ses amis qu’il vient de jouer à la tomate. Que Félix a tellement retenu sa respiration qu’il est tombé. Qu’un copain lui a ensuite donné des claques pour le réveiller. La maîtresse est prévenue. Plus tard, en classe, elle leur explique ce qui se passe dans leurs corps quand ils jouent à la tomate. « Vous êtes rouges parce que vous arrêtez de respirer. Là, votre cerveau ne reçoit plus d’oxygène. À cause de ça, votre corps peut être abîmé pour toute la vie ». Angélique reprend le discours de la maîtresse de la BD à son compte. À 7 ou 8 ans, insister sur les séquelles physiques a souvent plus d’impact que de parler de mort. « Vous vous souvenez, on a vu que sans oxygène, le feu s’éteignait. Le cerveau, c’est pareil. Il y a des petites cellules qui vont disparaître pour toujours. Elles donnent des ordres à nos jambes par exemple. Vous imaginez votre vie assis tout le temps ? ».

L’évocation des conséquences corporelles irréversibles suffit souvent à suspendre la pratique de ces jeux. Surtout, la discussion permet de lever un tabou. « Est-ce qu’on a le droit de rapporter ? » demande Thomas. « Oui, c’est même obligatoire. Ça s’appelle porter assistance à personne en danger », explique Angélique. Alors les langues se délient. « Alexandre il le fait. Et le frère de Romain aussi. » Une fois qu’ils ont compris qu’on ne les grondera pas, un bon tiers de la classe avoue aussi avoir déjà joué à la tomate.

À la récréation suivante, Angélique remontera la parole des enfants à sa directrice, Monique Mansas.

La semaine des bons copains permet surtout de libérer la parole de l’enfant. Dans cette classe de CE1, un tiers des élèves avouera avoir déjà joué à la tomate. © Anne-Laure Thomas

La semaine des bons copains permet surtout de libérer la parole de l’enfant. Dans cette classe de CE1, un tiers des élèves avouera avoir déjà joué à la tomate. © Anne-Laure Thomas

Riches, pauvres, bons comme mauvais élèves

Il fait nuit. La lumière est allumée dans l’école maternelle, pourtant désertée depuis longtemps par les enfants. Le centre de loisirs a offert l’apéro ; la mairie prêté les chaises et un policier municipal à l’entrée. Pour boucler la boucle de la prévention, une réunion d’information pour les parents a été organisée. « Vous faites partie de la communauté éducative ! », leur assène Virginie Lozes. Une petite vingtaine d’entre eux a fait le déplacement. Il y a 314 élèves dans l’école.

À 20 heures, chacun prend place devant le vidéo-projecteur. Les directrices détaillent le dispositif de la semaine des bons copains. Puis laissent la parole à Caroline Cortey. La jeune femme est médecin urgentiste au CHU de Purpan à Toulouse. En 2013, pour les besoins de sa thèse, elle a mené une étude de prévalence sur les pratiques asphyxiques en école primaire. Avec l’aide du rectorat, elle a établi une liste d’écoles représentative. « La première difficulté a été de convaincre les directeurs. On a essuyé 30 à 40% de refus. Pour eux, le problème n’existait pas chez eux. » Au final, plus de 1000 questionnaires remplis par des élèves de CE1-CE2 dans 25 écoles ont permis de remonter des chiffres alarmants. Ils viennent d’être publiés : 70% des enfants connaissent ces jeux et 40% les ont déjà pratiqués. Parmi eux, un tiers dès la maternelle.

Un papa lève la main, l’air visiblement dubitatif : « Ici à Lagardelle, vous pensez vraiment que plus de 100 élèves ont déjà joué à ces jeux ? ».

Une question qui n’étonne pas le Dr Cortey : « En 2007, une étude TNS-Sofres concluait que les parents connaissaient bien le jeu du foulard ... tout en étant persuadés que leur enfant était trop mature pour s’y adonner ». Pourtant, il n’existe pas de joueur-type. Riches, pauvres, bons comme mauvais élèves, filles ou garçons : tous peuvent être tentés.

Au-delà des chiffres, Monique Mansas préfère insister sur son expérience : « Ce qui est certain, c’est que c’est arrivé. La première fois, trois élèves dans le dos de la maîtresse. Cette année en CP aussi. Ce sont d’autres élèves qui ont prévenu. On surveille, mais on ne peut pas tout voir ». Virginie Lozes poursuit : « Ça ne fait pas de bruit. Et les enfants peuvent le faire juste par défi, pour faire les malins ».

Alors les parents aussi comprennent qu’on ne les jugera pas. Une maman se lance : « Arthur a eu un geste d’étranglement avec sa petite sœur. Il l’a forcément appris à l’école ». Elle n’accuse personne. Ce soir, sûrement a-t-elle compris que son fils n’était pas violent. Juste joueur. Désormais, elle saura quoi lui dire : un jeu, dès lors qu’il est dangereux, n’est pas un jeu.

* Tous les prénoms des enfants ont été modifiés
Combien d’enfants meurent du jeu du foulard ? 

Il n’existe pas de chiffre précis car aucune étude de morbidité n’a été menée sur ce phénomène en France. Les associations, comme l’APEAS (Association des Parents d’Enfants Accidentés par Strangulation) rapportent en moyenne une dizaine de décès par an. Un chiffre probablement sous-estimé. Car nombre de cas de morts par strangulation sont classés en suicide : pour un médecin légiste, il est très difficile de distinguer un jeu qui aurait mal tourné d’un acte volontaire. C’est souvent a posteriori, en interrogeant les camarades de l’enfant, que les parents découvrent que le jeu se pratiquait à l’école.